Le Baron Perché, Italo Calvino

 En quelques mots : A l’âge de 12 ans, le jeune Côme, benjamin d’une famille de la petite noblesse italienne, se perche en haut d’un arbre et décide de ne plus jamais redescendre parmi ses pairs. Son frère raconte.

Premières lignes : “C’est le 15 juin 1767 que Côme Laverse du Rondeau, mon frère, s’assit au milieu de nous pour la dernière fois. Je m’en souviens comme si c’était hier.”

Farfelu et brillant, voilà qui résume ce roman de Calvino, qui tisse une histoire enlevée autour d’un sujet improbable et difficilement crédible : celui d’un jeune garçon qui décide de faire sa vie dans les arbres.

Le Baron Perché est conçu pour être lu comme une histoire – celle de Côme, qui du haut des arbres supervise le travail des paysans, se lie d’amitié avec un bandit des grands chemins, tombe amoureux et rencontre Napoléon. Mais c’est aussi un conte philosophique où le protagoniste prenant de la hauteur semble distinguer une vérité inaccessible au reste de l’humanité.

“- Est-ce pour approcher du ciel que votre frère reste là-haut ?

- Mon frère soutient, répondis-je, que pour bien voir la terre il faut la regarder d’un peu loin.”

Agréable à lire et d’une vraie drôlerie, Le Baron Perché se lit d’une traite, et l’on ne peut s’empêcher de tourner les pages en se demandant à quelles aventures extraordinaires Côme va succomber au chapitre suivant.

Éditeur : Seuil (283p.)

Rebecca, Daphne du Maurier

En quelques mots : l’héroïne, une jeune fille timide et réservée, épouse un homme mystérieux dont elle tombe éperdument amoureuse lorsqu’elle le rencontre à Monte Carlo. Une fois arrivée à Manderley, la résidence de Maxim de Winter, l’homme qu’elle découvre est sombre et hanté par le fantôme de sa défunte femme, Rebecca, qui plane sur la vie de tous les habitants de Manderley. Quel secret se cache derrière cette terrifiante Rebecca?

 

Premières lignes : “Last night I dreamt I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me.”

“La nuit dernière, j’ai rêvé que je retournais à Manderley”. L’une des phrases d’introduction les plus célèbres de la littérature moderne plonge immédiatement le lecteur dans la passion d’une femme pour sa terre. Tel le Tara de Scarlet O’Hara, Manderley possède ses habitants, et semble disposer d’une personnalité propre, la personnalité des territoires des Cornouailles, qui habite souvent les romans de Daphne du Maurier – les descriptions des landes balayées par la brume dans L’Auberge de la Jamaïque sont particulièrement saisissantes.

Daphne du Maurier est bien connue pour être l’un des grands noms du suspense et du thriller. Vous le saviez peut-être, Hitchcock s’est inspiré d’une de ses nouvelles pour réaliser l’angoissant The Birds – Les Oiseaux – Hitchcock qui a également réalisé une version de Rebecca au cinéma.

Dans Rebecca, elle manie avec perfection les ficelles de l’angoisse et du suspense pour maintenir le lecteur dans la fascination de cette mystérieuse Rebecca – un personnage absent, mais dont le fantôme occupe toute la place dans Manderley et écrase la jeune mariée. Celle-ci, dont le nom reste inconnu pendant toute l’histoire, découvre avec horreur que l’homme qu’elle a épousé a disparu pour laisser place à un homme tourmenté par les démons de son passé, qui semble obsédé par son ancienne épouse et incapable de s’occuper de son jeune ménage.

Entravée par une timidité quasi-maladive, la jeune femme ne peut faire un geste sans que les domestiques et les nombreux voisins ne lui rappellent à quel point Rebecca était brillante, belle et intelligente. Très vite, l’écrasante personnalité de la défunte pousse la jeune mariée dans ses retranchements, et amène le ménage au bord de la rupture. La gouvernante, Mrs Danvers, glaçante d’effroi, voue un culte immense à Rebecca, et semble prête à livrer une guerre muette à la narratrice.

Un à un, les voiles vont se lever sur Rebecca et sur les étranges circonstances de sa disparition…

On remarque très rapidement que Daphne du Maurier pratique avec expérience l’art de maintenir son lecteur en haleine. C’est toujours un excellent signe que lorsque l’on se sent obligé de tourner la page dès le chapitre terminé. Après une longue introduction, la lente montée en puissance des éléments d’angoisse s’achève sur le point culminant d’un final inoubliable, qui reste gravé longtemps après avoir refermé le livre. Bien que sa timidité revendiquée finisse parfois par agacer un peu – on ne dit pas quel âge elle a ; mais se cacher dans les couloirs pour échapper aux domestiques… Seriously ? On s’identifie toutefois facilement à la narratrice, jeune fille pleine d’espoir confrontée brutalement à l’effondrement de ses rêves.

C’est pourquoi il est si facile de suivre l’héroïne dans les landes des Cornouailles, et de haleter avec elle dans les sombres couloirs de Manderley, sous les yeux quasi-déments de la sinistre Mrs Danvers.

Pour les anglophones et les amoureux des livres, je recommande la version brochée d’Orion Books, dénichée sur le web, dont la couverture est une vraie petite merveille (voir ma photo).

Éditeur : Orion (416p.)

Si vous avez aimé Rebecca, je vous conseille L’Auberge de la Jamaïque, de Daphne du Maurier; Les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë ; Jane Eyre, de Charlotte Brontë.

Les 10 romans les plus drôles : top de mai

C’est le weekend, il pleut, il y a des factures à payer et les vacances sont encore loin. Quand on a le moral dans les chaussettes, rien de tel qu’un bon petit roman humoristique pour chasser l’ennui. Voici une petite sélection – une fois encore, complètement aléatoire, personnelle et incomplète. Ne vous fiez pas à un marketing borderline mensonger, Le Rire de Bergson n’est pas très rigolo.

10. Wilt 1, Tom Sharpe

C’est un choix d’actualité puisque le 5e épisode de la saga est sorti récemment en France. Le lecteur suit les aventures de Henry Wilt, un loser notoire, qui se retrouve accusé du meurtre de sa femme avec laquelle il s’est disputé une fois de trop.

9. Comment voyager avec un saumon, Umberto Eco

Où l’on découvre Umberto Eco sous un autre jour que le très sérieux auteur du Nom de la Rose. Dans une série de courtes histoires, il dresse en quelques mots le mode d’emploi pour se sortir de situations plus ou moins épineuses : comment manger en avion ; comment démentir un démenti ; comment réécrire Le Petit Chaperon Rouge.

8. Augustus Carp, Sir Henry H. Bashford

J’en avais parlé , vous vous rappelez ?

7. Mes Enfants et moi, Jérôme K. Jerome

Le narrateur raconte avec humour les mille petites joies et petits tracas du père de famille, dépassé par ses enfants bien trop modernes et sans cesse sollicité par sa femme, alors qu’il n’aspire qu’au calme et au repos. Un petit bijou de tendresse.

6. La Conjuration des Imbéciles, John Kennedy Toole

J’en avais parlé ici, souvenez-vous.

5. Testament à l’anglaise, Jonathan Coe

Mon roman préféré de mon auteur britannique contemporain préféré. Les croquis de l’Angleterre moderne sont cyniques et parfaitement vus.

4. Mon Oncle Oswald, Roald Dahl

Beaucoup connaissent Roald Dahl comme un écrivain pour enfants – Sacrées Sorcières, Matilda, La Potion magique de George Bouillon. Mais il a aussi écrit de nombreuses nouvelles, et quelques romans pour adultes. Dans Mon Oncle Oswald, il décrit la vie d’un être haut en couleur, Oswald, qui fait fortune avant d’avoir eu 20 ans en se lançant dans le commerce d’une poudre aphrodisiaque. Jouissif, du grand délire.

3. La série des Jeeves, P.G. Wodehouse

Encore une fois, l’humour britannique dans toute sa spendeur.

2. Gargantua – Pantagruel, de François Rabelais

Les aventures du géant Gargantua, qui voyage à travers le vaste monde pour gagner en sagesse, et de son fils Pantagruel. Non seulement c’est un véritable traité philosophique sur l’éducation, mais c’est aussi un ouvrage dont les nombreuses situations incongrues au dénouement cocasse vous fera rire aux éclats.

A lire en version bilingue, pour pouvoir se référer à la musique du vieux français.

“Beuvez toujours avant la soif, et jamais ne vous adviendra.”

1. Trois Hommes dans un bateau, Jérôme K. Jérôme

Un classique dont je ne me lasse pas. Trois amis et un chien partent pour une semaine de canotage sur la Tamise, et doivent s’accommoder de la vie en communauté. Pour moi, Jérôme K. Jérôme est sans aucun doute le romancier de langue anglaise le plus drôle, spirituel et pince-sans-rire qui soit.

L’Appel de la forêt, Jack London

En quelques mots : L’histoire de Buck, un chien-loup arraché à sa tranquille vie de “chien de maison” pour être revendu comme chien de traîneau. Buck découvre soudainement qu’il est fait pour la vie sauvage, et abandonne peu à peu la domesticité pour renouer avec sa nature profonde.

Classique de la littérature jeunesse, L’Appel de la Forêt n’est pas qu’un grand roman d’aventure écrit par un grand voyageur, qui nous entraîne de la côte Ouest des États-Unis à l’Alaska.

C’est également un très beau texte sur la liberté, sur le courage et sur la force de la nature, qui semble reprendre toujours le dessus. Peu importe que le héros de cette histoire soit un brave chien-loup : les sentiments sont universels et résonnent en quiconque aspire à retourner à la nature et à la vie sauvage.

“Alors aux visions troubles des époques lointaines venait se joindre l’appel qui résonnait au fond de la forêt, éveillant en lui une foule de désirs indéfinissables et d’étranges sensations. Mû par un pouvoir plus fort que sa volonté, il partait en quête, cherchant obscurément à découvrir l’origine de l’écho qui résonnait en lui. Errant dans la forêt, il humait avec ivresse la senteur de la mousse fraîche et des herbes longues couvrant le sol noir, parmi l’humus séculaire ; et ces odeurs salubres le remplissaient d’une joie mystérieuse déjà ressentie, lui semblait-il.”

Éditeur : Le Livre de Poche (158p.)

(Les illustrations viennent de ma version, dans la collection Nelson)

Abattoir 5, Kurt Vonnegut

En quelques mots : c’est l’histoire de Billy Pèlerin, jeune Américain fait prisonnier par les Allemands pendant la 2nde Guerre mondiale, qui assiste au bombardement de Dresde.

Premières lignes : « C’est une histoire vraie, plus ou moins. Tout ce qui touche à la guerre, en tous cas, n’est pas loin de la vérité. J’ai réellement connu un gars qu’on a fusillé à Dresde pour avoir pris une théière qui ne lui appartenait pas. »

L’abattoir n°5, c’est le lieu où les prisonniers sont retenus à Dresde. Billy Pèlerin survit au bombardement, aux marches forcées, aux camps de prisonniers, mais on ne peut pas lui en vouloir s’il n’a plus toute sa tête en rentrant chez lui et finit par être convaincu qu’il a été kidnappé par des aliens.

« Les Allemands et les chiens étaient engagés dans une opération militaire qui porte un nom aussi amusant qu’éloquent, une de ces aventures humaines qu’on décrit rarement en détail et dont la mention seule, aux informations ou sous la plume d’un historien, procure à de nombreux fervents de la guerre une espèce de satisfaction post-coïtale. C’est, dans l’imagination des mordus de la bagarre, le jeu amoureux exquisément nonchalant qui succède à l’orgasme de la victoire. En d’autres termes, le « nettoyage ».

 Il fait des bonds dans le temps, replonge à l’envi dans son passé de soldat, et affirme que les extra-terrestres de la planète Trafalmagore lui ont révélé le sens de la vie.

Kurt Vonnegut, pape de la contre-culture américaine, ancien combattant, a lui-même assisté au bombardement de Dresde. Ce roman est donc très fortement inspiré de son expérience personnelle, et est l’un des romans de guerre les plus puissants que j’aie lus.

« Juderose était deux fois plus futé que Billy, mais Billy et lui se mesuraient au même problème, et de façon identique. Tous deux étaient arrivés à la conclusion que la vie n’avait pas de sens, et cela en partie à cause de ce dont ils avaient été témoins à la guerre. Juderose, par exemple, avait abattu un pompier de quatorze ans qu’il avait confondu avec un soldat allemand. C’est la vie. Et Billy avait assisté au plus grand massacre de l’histoire européenne, le bombardement et l’incendie de Dresde. C’est la vie. »

 D’une étrange beauté, l’œuvre évoque les scènes tragiques ou crues avec beaucoup de pudeur, l’air de ne pas y toucher, ce qui donne d’autant plus de force aux événements relatés, et met d’autant plus en valeur toute l’absurdité et la violence des conflits. C’est la vie, remarque-t-il à chaque fois qu’il évoque la mort d’un personnage. Le décalage est donc grand entre l’ampleur de la catastrophe qu’il décrit – le bombardement de Dresde, encore plus meurtrier qu’Hiroshima – et l’économie des moyens employés.

Sur un ton satirique grâce auquel l’auteur semble se distancer des émotions brutes, sont évoquées les horreurs des massacres et de la destruction, avec une finesse déroutante. Les nombreux allers-retours entre le temps de la guerre et le temps de la modernité – dans les années 70 – donne lieu à des situations amusantes ou grotesques qui désamorcent la tension.

La description d’une Dresde lunaire juste après le bombardement, alors que tout signe de vie a disparu, est particulièrement poignant et offre un témoignage extraordinaire sur l’un des événements les plus tragiques de l’histoire moderne européenne.

Éditeur : Points (220p.)

Si vous avez aimé Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, je vous conseille de regarder L’Échelle de Jakob, un film sur les séquelles psychologiques de la guerre.